Quel âne archie !

Anarchie, cela veut dire qu’il n’y a pas d’arche qui relie le ciel et la terre, effectivement. Ou qu’il n’y a pas d’au-delà. Que toute notre vie se situe ici. La terre et les terriens sont ou seraient donc exclusivement limités à leur corps, à cette existence, n’ayant qu’une cause fortuite, accidentelle, qui n’a a priori aucun sens sauf celui de se tenir dans le présent, et d’aller vers un futur a terme inexorable, une fatalité connue d’avance. Nous serions donc enfermés dans une drôle de boite. On comprends mieux dès lors cet impératif de ne pas souffrir ou de vivre selon le principe de plaisir uniquement. Et si cela s’avère impossible, de se supprimer ou supprimer tout ce qui entrave ce besoin de bien exclusif. Il n’y a de bien que s’il n’y a pas de maux. Les maux sont des réalités à éliminer. Ce sont des obstacles à la jouissance, comme si dans cette jouissance nous puisions une dimension infinie et suffisante. Mais cette capacité à jouir s’étiole avec le temps. On essaie de surseoir à l’usure et aux échéances ultimes.
Si certains sont persuadés de cette vérité, d’autres pensent exactement le contraire. Que le bien se situe au-delà, qu’il n’y a ici bas que souffrance et mort, que se mortifier peut seul nous ouvrir les portes. Dans un sens, c’est une sorte d’anarchie inversée. Le ciel n’ayant pas grand-chose à voir avec la terre. Qu’ici ne règne que le mal.
Tout cela est binaire, comme image. Et légèrement simpliste.
Il n’y a pas de dieu au sens où nous pourrions l’entendre, dieu étant un mot qui échappe à toutes nos définitions. Encore heureux qu’il en soit ainsi, sinon cela voudrait dire qu’on pourrait enfermer l’homme ou n’importe quoi dans des limites objectives, que tout serait par conséquent enclos dans cette sphère relative ou strictement contingente, hasardeuse ou littéralement absurde. En quelque sorte, toute chose ne serait rien, et a fortiori nous ne serions rien.
Si c’était le cas pourquoi ce néant d’être pourrait nous faire souffrir autant ? On en revient toujours à imputer aux autres la cause de nos maux. Et obligatoirement à la majorité, au monde, à la collectivité, la masse. Ou encore aux absurdités du passé reposant sur des idées troubles et des montagnes d’erreurs. Bref, puisque le mal existe il n’y a que la révolte qui pourrait changer les choses. Mais sommes nous bien sûrs de savoir contre quoi ou contre qui notre révolte doit se tourner ?
Depuis le temps que l’humanité vit dans le noir profond, et que les quelques lueurs qui ont été jetées sur terre sont à peu de choses près restées lettre morte, ou carcans invisibles nous retenant de faire trop mal et de nous achever les uns et les autres. Ces quelques lueurs peuvent provenir des ténèbres profondes, comme un noir lumineux. Dans tous les cas elles se situent hors des limites normales de notre existence ordinaire, comme sorties de la banalité des faits. Comme sorties de l’au delà. Supra ou infra.
C’est peut-être une explication à cette soif de transgression qui anime les hommes ? Besoin d’expérimenter tout ce qu’il nous est possible, afin de satisfaire cette curiosité, cette envie de savoir malgré tout, ce qui se tient par delà notre mort, ce qui préside à l’origine de la vie et des métamorphoses, à la fois dans le registre du mouvement qui s’oppose à l’immobilité apparente des pierres et du temps.

Se sauver tout seul est une absurdité sans nom. Ne pas se sauver également. Mais pour se sauver face à ces dangers qui nous anéantissent, il faut probablement savoir où et comment ? Ce n’est pas n’importe comment ni au gré de nos envies si nous en ignorons les sources et les nécessités. Si nous ne sommes que des fétus de paille sur l’océan. Alors que tout nous indique que ce n’est pas la nature des hommes d’être des morts en puissance. Que la vie qui se déroule en chacun d’entre nous est comme une immense promesse. Mais que nous avons à tenir.
Même les animaux nous connaissent bien mieux que nous nous connaissons nous-mêmes. C’est pour cela que nous les effrayons et qu’en sens inverse dès lors qu’ils ont confiance ils attendent de nous une vraie reconnaissance et gratitude.
Après tout, relativement à l’homme, la nature sauvage est un au-delà. Infra ou supra, là aussi. Par essence la nature est sauvage. Elle n’est pas connue. Disons qu’elle est méconnue. Cette méconnaissance pourrait être la cause de notre aliénation.

 

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